Et si l’automatisation totale était la solution plutôt que le problème ?

9781784786229-max_221-bd591fb9e6bc221e06d09c3f3a5ddf8e“Exigez l’automatisation totale ! Exigez le revenu universel de base ! Exigez le futur !”

L’automatisation croissante des tâches et des métiers, même intellectuels et relationnels, vous inquiète ? Dans Accélérer le futur – Post-travail & post-capitalisme (Cité du design & it, 2017 ; titre original : Inventing the Future, 2015), Nick Srnicek et Alex Williams vous proposent de changer de perspective : et si l’automatisation totale, délibérée, était le chemin vers la vraie émancipation, celle qui nous libèrerait du travail et par là-même, de toute forme d’exploitation ?

Accélérer le futur est un manifeste politique de gauche (version “insoumise”) qui, à condition d’en accepter le ton péremptoire et le vocabulaire marxiste/gramscien, ouvrira des perspectives à tous ses lecteurs – même, comme l’affirme justement Paul B. Preciado, à ceux qui détesteront l’ouvrage.

Le raisonnement proposé est le suivant : le néo-libéralisme est (délibérément, dans les années 1970 et 1980) parvenu à exercer une hégémonie culturelle presque totale. La gauche ne parvient plus qu’à articuler des protestations dans l’instant (type Occupy) ou des actions locales, sans plus espérer changer la forme de la société – ce que les auteurs désignent comme une folk-politique, sympathique, satisfaisante dans l’instant, mais inefficace. Pourtant, les fameuses “contradictions internes” du capitalisme sont encore à l’oeuvre, cette fois au travers de l’automatisation et des diverses formes d'”uberisation” : le capitalisme produit un “surplus de population” sans cesse croissant, sans emploi, sans revenus réguliers, sans perspectives.

“Combattre la centralité du travail dans nos vies”

Le projet de Srnicek et Williams tient donc en une idée-clé : retourner les forces à l’oeuvre dans le capitalisme, faire de l’automatisation une chance d’atteindre une réelle liberté en combattant “la centralité du travail dans nos vies“. Il s’agit de tirer parti des technologies pour moins travailler, voire ne pas travailler du tout, en tout cas plus par contrainte ni pour s’assurer un revenu ou un statut social. Cette libération s’appuie sur quatre revendications fortement liées entre elles :

  1. Automatisation totale ;
  2. Réduction de la semaine de travail ;
  3. Fourniture d’un revenu de base ;
  4. Atténuation de l’éthique du travail.

Le rôle central des imaginaires du futur

Un tel projet, dans sa cohérence, paraît évidemment inenvisageable dans l’économie d’aujourd’hui. A l’hégémonie culturelle libérale doit donc s’opposer “un projet contre-hégémonique” pour “supplanter le bon sens néolibéral et rajeunir l’imagination collective.” Sans imaginaire ni utopie, rien n’est possible, affirment les auteurs : c’est ce qu’il manque à la folk-politique. “L’avenir doit être remémoré et reconstruit. Les utopies (…) exigent que l’avenir se réalise, elles forment un langage d’espoir et d’aspiration pour un monde meilleur. (…) Si nous voulons échapper au présent, nous devons d’abord repenser les paramètres établis pour l’avenir et nous ouvrir un nouvel horizon de possibles.

Une vision des technologies rare – surtout à gauche

Les auteurs font preuve d’une confiance vis-à-vis de la technologie que l’on rencontre rarement à gauche. Il s’agit cependant de les “recycler“, d’en libérer le potentiel que “le contrôle et l’exploitation” capitaliste brident. Mais jusqu’où ? Assez loin, si l’on suit les auteurs :

“Le processus expansif de la technologie (…) peut former la base d’une économie pleinement post-capitaliste, permettre de s’éloigner de la rareté, du travail et de l’exploitation, pour atteindre le plein développement de l’humanité.

“A cette image de la transformation technologique libérée est donc lié l’avenir des être humains. La voie vers uns société post-capitaliste exige donc que l’on passe de la prolétarisation de l’humanité à un sujet transformé et enfin modifiable. (…)

“La fabrication synthétique de la liberté est le moyen par lequel les pouvoirs humains seront développés. Cette liberté s’exprime de nombreuses manières, sur le monde économique et politique, à travers les expériences sur la sexualité et les structures de reproduction, la création de nouveaux désirs, l’expansion des capacités esthétiques, de nouvelles formes de pensée et de raisonnement, et enfin des manières entièrement neuves d’être humain.”

La pensée “accélérationniste” de Srnicek et Williams résonne ainsi avec certaines formes de techno-féminisme (post-Donna Haraway) et d’afrofuturisme, avec le retournement revendicatif du mot “queer” (par exemple, comme désignant un être qui “soumet sa propre identité à la critique” et s’invente lui-même) mais aussi, bien sûr, avec le transhumanisme. Et pourquoi pas ? L’apport le plus puissant de l’ouvrage est bien dans l’invitation à penser une gauche à la fois moderne et transformatrice, capable d’offrir “des visions attirantes et expansives d’un avenir meilleur” au lieu, par impuissance, de se tourner vers le passé, le local et la seule résistance. Et des visions, il peut, il doit y en avoir d’autres : au point, pour les auteurs, de laisser entendre que la “fin du travail” n’est qu’un angle possible et d’en appeler à d’autres visions d’avenir, en particulier moins occidentales.

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